« De la crise d’aujourd’hui émergera une Église qui aura perdu beaucoup. Elle deviendra petite et devra repartir plus ou moins des débuts. Elle ne sera plus en mesure d’habiter la plupart des édifices qu’elle avait construits au temps de sa prospérité. Et étant donné que le nombre de ses fidèles diminuera, elle perdra aussi une grande partie des privilèges sociaux… mais malgré tous ces changements que l’on peut présumer, l’Église trouvera de nouveau et avec toute l’énergie ce qui lui est essentiel, ce qui a toujours été son centre : la foi en Dieu Un et Trinitaire, en Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, avec l’Esprit Saint qui nous assiste jusqu’à la fin des temps.
Elle ressurgira par les petits groupes, les mouvements et une minorité qui remettra la foi et la prière au centre de leur vie et expérimentera de nouveau les sacrements comme service divin et non comme un problème de structure liturgique. Ce sera une Église plus spirituelle, qui ne s’arrogera pas un mandat politique flirtant de-ci avec la gauche et de-là avec la droite. Elle fera cela avec difficulté. En fait, le processus de la cristallisation et de la clarification la rendra pauvre, la fera devenir une Église des petits, le processus sera long et pénible… mais après l’épreuve de ses divisions, d’une église intériorisée et simplifiée sortira une grande force.

Les hommes qui vivront dans un monde totalement programmé vivront une solitude indicible. S’ils ont perdu complètement le sens de Dieu, ils ressentiront toute l’horreur de leur pauvreté. Et ils découvriront alors la petite communauté des croyants comme quelque chose de totalement nouveau : ils le découvriront comme une espérance pour eux-mêmes, la réponse qu’ils avaient toujours cherchée en secret… Il me semble certain que des temps très difficiles sont en train de se préparer pour l’Église. Sa vraie crise est à peine commencée. Elle doit régler ses comptes avec de grands bouleversements. Mais je suis aussi tout à fait sûr de ce qui restera à la fin : non l’Église du culte politique… mais l’Église de la foi. C’est sûr qu’elle ne sera plus la force sociale dominante dans la mesure où elle l’était jusqu’il y a peu de temps. Mais l’Église connaîtra une nouvelle floraison et apparaîtra comme la maison de l’homme, où trouver vie et espérance au-delà de la mort ».

Joseph Ratzinger, « Foi et Avenir », Paris, Mame, 1971

Cardinal Martini : La dernière interview

4 Septembre 2012

CCBF

Cette interview est le testament du cardinal Martini. Nous sommes nombreux, ces jours-ci, à découvrir – ou à redécouvrir — combien Monseigneur Martini est un authentique et grand serviteur du Seigneur. Le chemin de sa vie suit le sillon central de l’Évangile : écouter la Parole de Dieu ; en toutes circonstances, donner le primat à l’amour ; intégrer plutôt qu’exclure ; travailler sans relâche à sa propre conversion… 

 

Interview faite par le père Georg Sporschill, s.j. et Federica Racine 

Comment voyez-vous la situation de l’Église ? 

« L’Église est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture a vieilli, nos Églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Église s’accroît, nos rites et nos vêtements s’engluent dans la pompe. Et pourtant, tout ceci, dit quelque chose de ce que nous sommes devenus […] Le bien-être pèse… Nous ressemblons au jeune homme riche qui s’en alla tristement lorsque Jésus l’appela pour en faire son disciple. Je sais fort bien que nous ne pouvons pas laisser tout ce que nous possédons d’un revers de manche. Cependant, nous pourrions essayer de rester des êtres humains libres comme l’ont été l’évêque Romero et les martyrs jésuites du Salvador. Où sont-ils, parmi nous, les héros dont nous pourrions nous inspirer ? Sous aucun motif, les chaînes de l’institution ne doivent nous retenir et limiter nos actes. » 

 

Qui peut aider l’Église aujourd’hui ? 

 

« Le père Karl Rahner employait volontiers l’image de la braise qui se cache sous la cendre. Je vois dans l’Église d’aujourd’hui tant de cendre sur la braise que souvent monte en moi un vif sentiment d’impuissance. Comment libérer la braise de toute cette cendre qui la cache, afin de raviver la flamme de l’amour ? Avant tout autre chose, nous devons rechercher cette braise. Où sont les âmes généreuses comme le bon Samaritain ? Qui a la foi du centurion romain ? Qui a l’enthousiasme de Jean le Baptise ? Qui a l’audace de la nouveauté comme Paul ? Qui est fidèle comme Marie de Magdala ? Je conseille au Pape et aux évêques de chercher douze personnes hors des sentiers battus pour les placer en des lieux décisifs. Des êtres humains qui soient proches des plus pauvres, entourés de jeunes et prêts à l’expérience de la nouveauté. Nous avons besoin d’un dialogue avec des êtres au cœur brûlant, de sorte que l’Esprit puisse se répandre partout ». 

Quels sont les moyens de lutter contre la fatigue de l’Église ? 

 

« J’en conseille trois très puissants. Le premier est la conversion : l’Église doit reconnaître ses erreurs et doit parcourir un chemin radical de changement, en commençant par le Pape et les évêques. Les scandales de la pédophilie nous poussent à entreprendre un chemin de conversion. Les questions sur la sexualité et sur tous les thèmes en lien avec les réalités corporelles sont un exemple. Ceux-ci sont importants pour chacun et même, ils le deviennent parfois trop, au point qu’il faudrait se demander si les gens écoutent encore les conseils de l’Église en matière sexuelle. En ce domaine, l’Église est-elle encore une autorité de référence ou seulement une caricature pour les médias ? Le second moyen est la Parole de Dieu. Le Concile Vatican II a rendu la Bible aux catholiques. […] Seul celui qui perçoit dans son coeur cette Parole participera à la renaissance de l’Église et saura répondre avec discernement aux questions qui lui seront posées. La Parole de Dieu est simple et elle cherche pour compagnon un coeur qui écoute […]. Ni le clergé ni le droit canon ne peuvent se substituer à l’intériorité humaine. Toutes les règles extérieures, les lois, les dogmes nous sont donnés pour éclairer la conscience et aider au discernement des esprits.

 

Pour qui sont les sacrements ?

 

Voilà le troisième remède vers la guérison. Les sacrements ne sont pas un instrument de discipline, mais une aide pour tous ceux qui cheminent et sont éprouvés au cours de leur vie. Portons-nous les sacrements à ceux qui sont en quête de forces nouvelles ? Je pense à tous les divorcés, aux couples reconstitués, aux familles élargies. Ils ont besoin d’une protection spéciale. L’Église soutient l’indissolubilité du mariage. C’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille réussissent […]. L’attitude que nous aurons envers les familles élargies déterminera le rapprochement à l’Église de la génération des fils. Une femme a-t-elle été abandonnée par son mari et trouve-t-elle un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses trois fils ? Ce second amour réussit. Que cette famille soit discriminée, et le contact sera perdu, non seulement avec la mère mais même avec ses fils. Si les parents se sentent étrangers dans l’Église ou ne se sentent pas soutenus, l’Église perdra la génération future. Avant la communion, nous prions : « Seigneur, je ne suis pas digne… ». Mais qui sait s’il est digne ? […] L’amour est grâce. L’amour est don. La question de l’accès à la communion des divorcés remariés devrait pouvoir être surmontée.

 

Comment l’Église peut-elle trouver le moyen donner un soutien sacramentel à ceux qui sont dans des situations de famille complexes ? » Vous, que faites-vous personnellement ? 

 

« L’Église est restée deux cents ans en arrière. Comment se fait-il qu’elle ne bouge pas ? Avons-nous peur ? Manquons-nous de courage ? De toutes façons, la foi est le fondement de l’Église. La foi, la confiance, le courage. Moi qui suis vieux et malade, je dépends de l’aide d’autrui. Les personnes bonnes qui m’entourent me font percevoir quelque chose de l’Amour. Cet amour est plus fort que le sentiment de défiance que de temps en temps je perçois dans les comportements de l’Église en Europe. Seul l’amour triomphe de la lassitude. Dieu est Amour. Il me reste une dernière question à te poser : que peux-tu faire pour l’Église ? »

 

Paru dans le Corriere della Sera du 1er septembre 2012 Traduction, Anne Soupa.

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