« De la crise d’aujourd’hui émergera une Église qui aura perdu beaucoup. Elle deviendra petite et devra repartir plus ou moins des débuts. Elle ne sera plus en mesure d’habiter la plupart des édifices qu’elle avait construits au temps de sa prospérité. Et étant donné que le nombre de ses fidèles diminuera, elle perdra aussi une grande partie des privilèges sociaux… mais malgré tous ces changements que l’on peut présumer, l’Église trouvera de nouveau et avec toute l’énergie ce qui lui est essentiel, ce qui a toujours été son centre : la foi en Dieu Un et Trinitaire, en Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, avec l’Esprit Saint qui nous assiste jusqu’à la fin des temps.
Elle ressurgira par les petits groupes, les mouvements et une minorité qui remettra la foi et la prière au centre de leur vie et expérimentera de nouveau les sacrements comme service divin et non comme un problème de structure liturgique. Ce sera une Église plus spirituelle, qui ne s’arrogera pas un mandat politique flirtant de-ci avec la gauche et de-là avec la droite. Elle fera cela avec difficulté. En fait, le processus de la cristallisation et de la clarification la rendra pauvre, la fera devenir une Église des petits, le processus sera long et pénible… mais après l’épreuve de ses divisions, d’une église intériorisée et simplifiée sortira une grande force.

Les hommes qui vivront dans un monde totalement programmé vivront une solitude indicible. S’ils ont perdu complètement le sens de Dieu, ils ressentiront toute l’horreur de leur pauvreté. Et ils découvriront alors la petite communauté des croyants comme quelque chose de totalement nouveau : ils le découvriront comme une espérance pour eux-mêmes, la réponse qu’ils avaient toujours cherchée en secret… Il me semble certain que des temps très difficiles sont en train de se préparer pour l’Église. Sa vraie crise est à peine commencée. Elle doit régler ses comptes avec de grands bouleversements. Mais je suis aussi tout à fait sûr de ce qui restera à la fin : non l’Église du culte politique… mais l’Église de la foi. C’est sûr qu’elle ne sera plus la force sociale dominante dans la mesure où elle l’était jusqu’il y a peu de temps. Mais l’Église connaîtra une nouvelle floraison et apparaîtra comme la maison de l’homme, où trouver vie et espérance au-delà de la mort ».

Joseph Ratzinger, « Foi et Avenir », Paris, Mame, 1971

 

Cardinal Martini : La dernière interview

Paru dans le Corriere della Sera du 1er septembre 2012 Traduction, Anne Soupa.

 

CCBF

Cette interview est le testament du cardinal Martini. Nous sommes nombreux, ces jours-ci, à découvrir – ou à redécouvrir — combien Monseigneur Martini est un authentique et grand serviteur du Seigneur. Le chemin de sa vie suit le sillon central de l’Évangile : écouter la Parole de Dieu ; en toutes circonstances, donner le primat à l’amour ; intégrer plutôt qu’exclure ; travailler sans relâche à sa propre conversion… 

 

Interview faite par le père Georg Sporschill, s.j. et Federica Racine 

Comment voyez-vous la situation de l’Église ? 

« L’Église est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture a vieilli, nos Églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Église s’accroît, nos rites et nos vêtements s’engluent dans la pompe. Et pourtant, tout ceci, dit quelque chose de ce que nous sommes devenus […] Le bien-être pèse… Nous ressemblons au jeune homme riche qui s’en alla tristement lorsque Jésus l’appela pour en faire son disciple. Je sais fort bien que nous ne pouvons pas laisser tout ce que nous possédons d’un revers de manche. Cependant, nous pourrions essayer de rester des êtres humains libres comme l’ont été l’évêque Romero et les martyrs jésuites du Salvador. Où sont-ils, parmi nous, les héros dont nous pourrions nous inspirer ? Sous aucun motif, les chaînes de l’institution ne doivent nous retenir et limiter nos actes. » 

 

Qui peut aider l’Église aujourd’hui ? 

 

« Le père Karl Rahner employait volontiers l’image de la braise qui se cache sous la cendre. Je vois dans l’Église d’aujourd’hui tant de cendre sur la braise que souvent monte en moi un vif sentiment d’impuissance. Comment libérer la braise de toute cette cendre qui la cache, afin de raviver la flamme de l’amour ? Avant tout autre chose, nous devons rechercher cette braise. Où sont les âmes généreuses comme le bon Samaritain ? Qui a la foi du centurion romain ? Qui a l’enthousiasme de Jean le Baptise ? Qui a l’audace de la nouveauté comme Paul ? Qui est fidèle comme Marie de Magdala ? Je conseille au Pape et aux évêques de chercher douze personnes hors des sentiers battus pour les placer en des lieux décisifs. Des êtres humains qui soient proches des plus pauvres, entourés de jeunes et prêts à l’expérience de la nouveauté. Nous avons besoin d’un dialogue avec des êtres au cœur brûlant, de sorte que l’Esprit puisse se répandre partout ». 

Quels sont les moyens de lutter contre la fatigue de l’Église ? 

 

« J’en conseille trois très puissants. Le premier est la conversion : l’Église doit reconnaître ses erreurs et doit parcourir un chemin radical de changement, en commençant par le Pape et les évêques. Les scandales de la pédophilie nous poussent à entreprendre un chemin de conversion. Les questions sur la sexualité et sur tous les thèmes en lien avec les réalités corporelles sont un exemple. Ceux-ci sont importants pour chacun et même, ils le deviennent parfois trop, au point qu’il faudrait se demander si les gens écoutent encore les conseils de l’Église en matière sexuelle. En ce domaine, l’Église est-elle encore une autorité de référence ou seulement une caricature pour les médias ? Le second moyen est la Parole de Dieu. Le Concile Vatican II a rendu la Bible aux catholiques. […] Seul celui qui perçoit dans son coeur cette Parole participera à la renaissance de l’Église et saura répondre avec discernement aux questions qui lui seront posées. La Parole de Dieu est simple et elle cherche pour compagnon un coeur qui écoute […]. Ni le clergé ni le droit canon ne peuvent se substituer à l’intériorité humaine. Toutes les règles extérieures, les lois, les dogmes nous sont donnés pour éclairer la conscience et aider au discernement des esprits.

 

Pour qui sont les sacrements ?

 

Voilà le troisième remède vers la guérison. Les sacrements ne sont pas un instrument de discipline, mais une aide pour tous ceux qui cheminent et sont éprouvés au cours de leur vie. Portons-nous les sacrements à ceux qui sont en quête de forces nouvelles ? Je pense à tous les divorcés, aux couples reconstitués, aux familles élargies. Ils ont besoin d’une protection spéciale. L’Église soutient l’indissolubilité du mariage. C’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille réussissent […]. L’attitude que nous aurons envers les familles élargies déterminera le rapprochement à l’Église de la génération des fils. Une femme a-t-elle été abandonnée par son mari et trouve-t-elle un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses trois fils ? Ce second amour réussit. Que cette famille soit discriminée, et le contact sera perdu, non seulement avec la mère mais même avec ses fils. Si les parents se sentent étrangers dans l’Église ou ne se sentent pas soutenus, l’Église perdra la génération future. Avant la communion, nous prions : « Seigneur, je ne suis pas digne… ». Mais qui sait s’il est digne ? […] L’amour est grâce. L’amour est don. La question de l’accès à la communion des divorcés remariés devrait pouvoir être surmontée.

 

Comment l’Église peut-elle trouver le moyen donner un soutien sacramentel à ceux qui sont dans des situations de famille complexes ? » Vous, que faites-vous personnellement ? 

 

« L’Église est restée deux cents ans en arrière. Comment se fait-il qu’elle ne bouge pas ? Avons-nous peur ? Manquons-nous de courage ? De toutes façons, la foi est le fondement de l’Église. La foi, la confiance, le courage. Moi qui suis vieux et malade, je dépends de l’aide d’autrui. Les personnes bonnes qui m’entourent me font percevoir quelque chose de l’Amour. Cet amour est plus fort que le sentiment de défiance que de temps en temps je perçois dans les comportements de l’Église en Europe. Seul l’amour triomphe de la lassitude. Dieu est Amour. Il me reste une dernière question à te poser : que peux-tu faire pour l’Église ? »

 

 

Le confinement a révélé "un certain analphabétisme spirituel"

estime Mgr Grech 

Publié le 15/10/20 dans Aleteia 

"Analphabétisme spirituel", "cléricalisme", "foi immature", Mgr Mario Grech, nouveau secrétaire général du Synode des évêques, porte un regard très critique sur l’attitude de nombreux catholiques durant la crise du Covid-19, dans un long entretien accordé à la Civiltà Cattolica, paru le 14 octobre 2020. Pour lui, l’Église doit tirer les enseignements du confinement en changeant ses « modèles pastoraux » et en réhabilitant « l’Église domestique ».

L’ancien président de la Conférence épiscopale de Malte de 2013 à 2016 avait été nommé en octobre 2019 sous-secrétaire général du Synode des évêques puis secrétaire en septembre dernier. À ce titre, il est notamment chargé par le pape François de la préparation du synode sur la synodalité qui devrait se tenir en 2022. « Pendant la pandémie, un certain cléricalisme est apparu. [Sur les réseaux sociaux], nous avons assisté à un certain degré d’exhibitionnisme et de piétisme qui relève davantage de la magie que de l’expression d’une foi mature », déplore Mgr Grech dans l’interview accordée à la Civiltà Cattolica. L’évêque maltais y décrit une Église qui n’a pas toujours été à la hauteur de l’événement et qui s’est déchirée sur la question de l’impossibilité d’accéder aux sacrements.

« Certains ont même dit que la vie de l’Église a été interrompue ! Et c’est vraiment incroyable. Dans la situation qui a empêché la célébration des sacrements, nous n’avons pas réalisé qu’il y avait d’autres façons de faire l’expérience de Dieu », regrette-t-il, ajoutant que le fait « que beaucoup de prêtres et de laïcs soient entrés en crise parce que nous nous sommes soudainement retrouvés dans la situation de ne pas pouvoir célébrer l’Eucharistie coram populo est en soi très significatif ».

Allant plus loin encore, il juge « curieux que beaucoup de gens se soient plaints de ne pas pouvoir recevoir la communion et célébrer les funérailles à l’église, mais pas autant qu’ils se sont préoccupés de la manière de se réconcilier avec Dieu et le prochain, d’écouter et de célébrer la Parole de Dieu et de vivre une vie de service ».

« L’Eucharistie n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus »

Rappelant toutefois que l’Eucharistie est la « source et le sommet de la vie chrétienne », Mgr Grech souligne néanmoins qu’elle n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus. Et de citer Paul VI qui enseignait que « dans l’Eucharistie, la présence du Christ est “réelle”, non par exclusion, comme si les autres n’étaient pas “réelles” ».

Pour le prélat, il est donc « préoccupant que quelqu’un se sente perdu en dehors du contexte eucharistique ». Cela montre « une ignorance des autres façons de s’engager dans le mystère », « un certain analphabétisme spirituel », mais aussi « que la pratique pastorale actuelle est inadaptée ».

 

Il analyse alors comme étant « très probable que, dans un passé récent, notre activité pastorale ait cherché à conduire aux sacrements et non à conduire – par les sacrements – à la vie chrétienne ».

« Un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux »

Dans le sillage du pape François, le nouveau secrétaire général du Synode des évêques, estime que la pandémie de coronavirus doit devenir une opportunité pour l’Église et lui offrir « un moment de renouveau ». « Ce sera un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux que ceux que nous avons pratiqués jusqu’à présent », affirme-t-il.

 

D’ailleurs, la crise a permis, selon lui, de découvrir « une nouvelle ecclésiologie, peut-être même une nouvelle théologie, et un nouveau ministère ». D’abord, elle a confirmé que le service aux malades et aux pauvres était un moyen efficace pour les chrétiens de vivre leur foi et « de refléter une Église présente dans le monde d’aujourd’hui, et non plus une “Église sacristie”, retirée des rues, ou se contentant de projeter la sacristie dans la rue ».

 

Ensuite, le confinement devait permettre aux familles de saisir leur vocation et développer leur propre “potentiel”. Il affirme en ce sens que la crise doit conduire à « réhabiliter l’Église domestique et lui donner plus d’espace ». « Vivre l’Église au sein de nos familles » constitue, pour l’évêque maltais, un « prémisse valable de la nouvelle évangélisation ». Il insiste : « si l’Église domestique échoue, l’Église ne peut pas exister. S’il n’y a pas d’Église domestique, l’Église n’a pas d’avenir ! ».

 

L’Église domestique, victime d’un cléricalisme historique ?

L’ancien évêque de Gozo (Malte) estime que cette notion d’Église domestique, pourtant mise en valeur par le Concile Vatican II, a sans doute été la victime d’un cléricalisme pervers. Il fait remonter ce « tournant négatif » de la conception de l’Église domestique au IVe siècle, « lorsque la sacralisation des prêtres et des évêques a eu lieu, au détriment du sacerdoce commun du baptême ».,Selon lui, « plus l’institutionnalisation de l’Église progressait, plus la nature et le charisme de la famille en tant qu’Église domestique diminuaient ».

 

Au final, si «beaucoup ne sont toujours pas convaincus» du charisme évangélisateur de la famille et de sa «créativité missionnaire», Mgr Grech est persuadé du contraire. Les époux sont « capables de trouver un nouveau langage théologico-catéchétique pour l’annonce de l’Évangile de la famille ». Et de citer le pape François: « Dieu a confié à la famille non pas la responsabilité de l’intimité comme une fin en soi, mais le projet passionnant de rendre le monde “domestique” ».

 

 

HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS

SOLENNITÉ DE L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR

Basilique Saint-Pierre Le Mercredi 6 janvier 2021

L’évangéliste Matthieu souligne que les Mages, quand ils arrivèrent à Bethléem, « virent l’enfant avec Marie sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent » (Mt 2, 11). Adorer le Seigneur n’est pas facile, ce n’est pas un fait immédiat : cela exige une certaine maturité spirituelle, étant le point d’arrivée d’un cheminement intérieur, parfois long. L’attitude d’adorer Dieu n’est pas spontanée en nous. L’être humain a besoin, oui, d’adorer, mais il risque de se tromper d’objectif ; en effet, s’il n’adore pas Dieu, il adorera des idoles, – il n’y a pas de demie mesure, ou Dieu ou les idoles, ou pour prendre une expression d’un écrivain français : “Celui qui n’adore pas Dieu, adore le diable” (Léon Bloy) – et au lieu d’être croyant, il deviendra idolâtre. C’est ainsi, aut aut.

 

A notre époque il est particulièrement nécessaire que, aussi bien individuellement que communautairement, nous consacrions plus de temps à l’adoration, en apprenant toujours mieux à contempler le Seigneur. Si le sens de la prière d’adoration est un peu perdu, nous devons le retrouver, aussi bien communautairement que dans notre vie spirituelle. Aujourd’hui, nous nous mettons donc à l’école des Mages, pour en tirer quelques enseignements utiles : comme eux, nous voulons nous prosterner et adorer le Seigneur. L’adorer sérieusement, et non comme a dit Hérode : « Faites-moi savoir où il est et j’irai l’adorer ». Non, cette adoration ne va pas. Sérieusement !

 

De la liturgie de la Parole d’aujourd’hui nous tirons trois expressions qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce que signifie être adorateurs du Seigneur. Ces expressions sont : “lever les yeux”, “se mettre en voyage” et “voir”. Ces trois expressions nous aideront à comprendre ce que signifie être des adorateurs du Seigneur.

 

La première expression, lever les yeux, le prophète Isaïe nous l’offre. A la communauté de Jérusalem, revenue récemment de l’exil et prostrée par le découragement dû aux nombreuses difficultés, le prophète adresse cette forte invitation : « Lève les yeux alentour, et regarde » (60, 4). C’est une invitation à mettre de côté la fatigue et les plaintes, à sortir des exigüités d’une vision étroite, à se libérer de la dictature du moi, toujours enclin à se replier sur soi-même et sur ses propres préoccupations. Pour adorer le Seigneur il faut tout d’abord “lever les yeux” : ne pas se laisser emprisonner par les fantasmes intérieurs qui éteignent l’espérance, et ne pas faire des problèmes et des difficultés le centre de l’existence. Cela ne veut pas dire nier la réalité, en faisant semblant ou en croyant que tout va bien. Non. Il s’agit au contraire de regarder d’une manière nouvelle les problèmes et les angoisses, en sachant que le Seigneur connaît nos situations difficiles, écoute attentivement nos invocations et n’est pas indifférent aux larmes que nous versons.

 

Ce regard qui, malgré les vicissitudes de la vie, demeure confiant dans le Seigneur, produit la gratitude filiale. Lorsque cela arrive, le cœur s’ouvre à l’adoration. Au contraire, lorsque nous fixons l’attention exclusivement sur les problèmes, en refusant de lever les yeux vers Dieu, la peur envahit le cœur et le désoriente, donnant lieu à la colère, au désarroi, à l’angoisse, à la dépression. Dans ces conditions il est difficile d’adorer le Seigneur. Si cela se vérifie, il faut avoir le courage de briser le cercle de nos conclusions acquises, sachant que la réalité est plus grande que nos pensées. Lève les yeux alentour et regarde : le Seigneur nous invite en premier lieu à avoir confiance en lui, parce qu’il prend réellement soin de tous. Si donc le Seigneur revêt ainsi l’herbe des champs, qui aujourd’hui existe et demain est jetée dans le four, combien plus il fera pour nous. (cf. Lc 12, 28). Si nous levons les yeux vers le Seigneur, et que nous considérons la réalité à sa lumière, nous découvrons qu’il ne nous abandonne jamais : le Verbe s’est fait chair (cf. Jn 1, 14) et demeure toujours avec nous, tous les jours (cf. Mt 28, 20). Toujours.

 

Quand nous levons les yeux vers Dieu, les problèmes de la vie ne disparaissent pas, non, mais nous sentons que le Seigneur nous donne la force nécessaire pour les affronter. “Lever les yeux” est donc le premier pas qui dispose à l’adoration. Il s’agit de l’adoration du disciple qui a découvert en Dieu une joie nouvelle, une joie différente. Celle du monde est fondée sur la possession des biens, sur le succès ou sur d’autres choses semblables, toujours avec le ‘moi’ au centre. Au contraire la joie du disciple du Christ trouve son fondement dans la fidélité de Dieu qui ne manque jamais à ses promesses, en dépit des situations de crise où nous pouvons nous trouver. Voici alors que la gratitude filiale et la joie suscitent le désir ardent d’adorer le Seigneur, qui est fidèle et ne nous laisse jamais seuls.

 

La deuxième expression qui peut nous aider est se mettre en voyage. Lever les yeux [la première] : la deuxième : se mettre en voyage. Avant de pouvoir adorer l’Enfant né à Bethléem, les Mages ont dû affronter un long voyage. Matthieu écrit : « Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : “Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’Orient et nous sommes venus l’adorer.” » (Mt 2, 1-2). Le voyage implique toujours une transformation, un changement. Après un voyage on n’est plus comme avant. Il y a toujours quelque chose de nouveau en celui qui a accompli un cheminement : ses connaissances se sont étendues, il a vu des personnes et des choses nouvelles, il a expérimenté le renforcement de la volonté d’affronter les difficultés et les risques du trajet. On ne parvient à pas adorer le Seigneur sans passer d’abord par la maturation intérieure qui nous permet de nous mettre en voyage.

 

On devient adorateurs du Seigneur au moyen d’un cheminement graduel. L’expérience nous enseigne, par exemple, qu’une personne à cinquante ans vit l’adoration avec un esprit différent de celui qu’elle avait à trente ans. Celui qui se laisse modeler par la grâce, habituellement, s’améliore avec le temps: l’homme extérieur vieillit – dit saint Paul –, tandis que l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (cf. 2 Co 4, 16), se disposant toujours mieux à adorer le Seigneur. De ce point de vue, les échecs, les crises, les erreurs peuvent devenir des expériences instructives : ils servent très souvent à nous rendre conscients que seul le Seigneur est digne d’être adoré, parce que c’est seulement lui qui comble le désir de vie et d’éternité présent au plus profond de chaque personne. De plus, avec le temps, les épreuves et les fatigues de la vie – vécues dans la foi – contribuent à purifier le cœur, à le rendre plus humble et donc plus disponible à s’ouvrir à Dieu. Même les péchés, même la conscience d’être pécheurs, de trouver des choses très mauvaises. ‘Mais j’ai fait ceci… j’ai fait…’ : si tu le prends avec foi et avec repentir, avec contrition, cela t’aidera à grandir. Tout, tout aide, dit Paul de la croissance spirituelle, de la rencontre avec Jésus, même les péchés, même les péchés. Et saint Thomas ajoute : « etiam mortalia », même les gros péchés, les pires. Mais si tu le prend avec repentir cela t’aidera dans ce voyage vers la rencontre avec le Seigneur et à mieux l’adorer.

 

Comme les Mages, nous aussi, nous devons nous laisser instruire par le cheminement de la vie, marqué par les difficultés inévitables du voyage. Ne permettons pas que les fatigues, les chutes et les échecs nous jettent dans le découragement. En les reconnaissant au contraire avec humilité, nous devons en faire une occasion pour progresser vers le Seigneur Jésus. La vie n’est pas une démonstration d’habileté, mais un voyage vers celui qui nous aime. Nous ne devons pas à chaque pas de notre vie montrer la carte de nos vertus ; nous devons aller vers le Seigneur avec humilité. En regardant vers le Seigneur, nous trouverons la force pour progresser avec une joie renouvelée.

 

Et nous arrivons à la troisième expression : voir. Lever les yeux, se mettre en voyage, voir. L’Evangéliste écrit : « Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, ils se prosternèrent et l’adorèrent » (Mt 2, 10-11). L’adoration était l’acte d’hommage réservé aux souverains, aux grands dignitaires. Les Mages, en effet, ont adoré celui qu’ils savaient être le roi des Juifs (cf. Mt 2, 2). Mais, de fait, qu’ont-ils vu ? Ils ont vu un pauvre enfant avec sa mère. Et pourtant ces sages, venus de pays lointains, ont su transcender cette scène si humble et presque insignifiante, en reconnaissant en cet Enfant la présence d’un souverain. Ils ont été capables de “voir” au-delà de l’apparence. En se prosternant devant l’Enfant né à Bethléem, ils ont exprimé une adoration qui était avant tout intérieure : l’ouverture des coffrets apportés en dons fut un signe de l’offrande de leurs cœurs.

 

Pour adorer le Seigneur, il faut “voir” au-delà du voile du visible, qui souvent se révèle trompeur. Hérode et les notables de Jérusalem représentent la mondanité, perpétuellement esclave de l’apparence. Ils voient et ne savent pas voir – je ne dis pas qu’ils ne croient pas, c’est trop – ils ne savent pas voir parce que leur capacité est esclave de l’apparence et en quête d’attraits : elle donne de la valeur seulement aux choses sensationnelles, aux choses qui attirent l’attention de la plupart. Par ailleurs, dans les Mages nous voyons une attitude différente, que nous pourrions définir réalisme théologal – un mot trop ‘grande’, mais nous pouvons dire ainsi, un réalisme théologal : il perçoit avec objectivité la réalité des choses, en parvenant finalement à la compréhension que Dieu fuit toute ostentation. Le Seigneur est dans l’humilité, le Seigneur est comme cet enfant humble, il fuit l’ostentation, qui est justement le fruit de la mondanité. Cette manière de “voir” qui transcende le visible fait en sorte que nous adorons le Seigneur souvent caché dans des situations simples, dans des personnes humbles et exclues. Il s’agit donc d’un regard qui, en ne se laissant pas éblouir par les feux artificiels de l’exhibitionnisme, cherche, à chaque occasion, ce qui ne passe pas, cherche le Seigneur. C’est pourquoi, comme l’écrit l’apôtre Paul, « notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 18).

 

Que le Seigneur Jésus fasse de nous ses vrais adorateurs, capables de manifester par la vie son dessein d’amour qui embrasse l’humanité entière. Demandons la grâce pour chacun de nous et pour l’Eglise tout entière, d’apprendre à adorer, de continuer à adorer, de pratiquer beaucoup cette prière d’adoration, parce que Dieu seul est adoré.

2019 • Créé par Robert NORGAARD avec Wix.com