« De la crise d’aujourd’hui émergera une Église qui aura perdu beaucoup. Elle deviendra petite et devra repartir plus ou moins des débuts. Elle ne sera plus en mesure d’habiter la plupart des édifices qu’elle avait construits au temps de sa prospérité. Et étant donné que le nombre de ses fidèles diminuera, elle perdra aussi une grande partie des privilèges sociaux… mais malgré tous ces changements que l’on peut présumer, l’Église trouvera de nouveau et avec toute l’énergie ce qui lui est essentiel, ce qui a toujours été son centre : la foi en Dieu Un et Trinitaire, en Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, avec l’Esprit Saint qui nous assiste jusqu’à la fin des temps.Elle ressurgira par les petits groupes, les mouvements et une minorité qui remettra la foi et la prière au centre de leur vie et expérimentera de nouveau les sacrements comme service divin et non comme un problème de structure liturgique. Ce sera une Église plus spirituelle, qui ne s’arrogera pas un mandat politique flirtant de-ci avec la gauche et de-là avec la droite. Elle fera cela avec difficulté. En fait, le processus de la cristallisation et de la clarification la rendra pauvre, la fera devenir une Église des petits, le processus sera long et pénible… mais après l’épreuve de ses divisions, d’une église intériorisée et simplifiée sortira une grande force.

Gustav Klimt, ′′ Jardin des fleurs ", 1906.

Les hommes qui vivront dans un monde totalement programmé vivront une solitude indicible. S’ils ont perdu complètement le sens de Dieu, ils ressentiront toute l’horreur de leur pauvreté. Et ils découvriront alors la petite communauté des croyants comme quelque chose de totalement nouveau : ils le découvriront comme une espérance pour eux-mêmes, la réponse qu’ils avaient toujours cherchée en secret… Il me semble certain que des temps très difficiles sont en train de se préparer pour l’Église. Sa vraie crise est à peine commencée. Elle doit régler ses comptes avec de grands bouleversements. Mais je suis aussi tout à fait sûr de ce qui restera à la fin : non l’Église du culte politique… mais l’Église de la foi. C’est sûr qu’elle ne sera plus la force sociale dominante dans la mesure où elle l’était jusqu’il y a peu de temps. Mais l’Église connaîtra une nouvelle floraison et apparaîtra comme la maison de l’homme, où trouver vie et espérance au-delà de la mort ».

Joseph Ratzinger, « Foi et Avenir », Paris, Mame, 1971

 
AdobeStock_195229289.jpeg

Cardinal Martini : La dernière interview

Paru dans le Corriere della Sera du 1er septembre 2012 Traduction, Anne Soupa.

CCBF

Cette interview est le testament du cardinal Martini. Nous sommes nombreux, ces jours-ci, à découvrir – ou à redécouvrir — combien Monseigneur Martini est un authentique et grand serviteur du Seigneur. Le chemin de sa vie suit le sillon central de l’Évangile : écouter la Parole de Dieu ; en toutes circonstances, donner le primat à l’amour ; intégrer plutôt qu’exclure ; travailler sans relâche à sa propre conversion… 

 

Interview faite par le père Georg Sporschill, s.j. et Federica Racine : 

Comment voyez-vous la situation de l’Église ? 

« L’Église est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture a vieilli, nos Églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Église s’accroît, nos rites et nos vêtements s’engluent dans la pompe. Et pourtant, tout ceci, dit quelque chose de ce que nous sommes devenus […] Le bien-être pèse… Nous ressemblons au jeune homme riche qui s’en alla tristement lorsque Jésus l’appela pour en faire son disciple. Je sais fort bien que nous ne pouvons pas laisser tout ce que nous possédons d’un revers de manche. Cependant, nous pourrions essayer de rester des êtres humains libres comme l’ont été l’évêque Romero et les martyrs jésuites du Salvador. Où sont-ils, parmi nous, les héros dont nous pourrions nous inspirer ? Sous aucun motif, les chaînes de l’institution ne doivent nous retenir et limiter nos actes. » 

 

Qui peut aider l’Église aujourd’hui ? 

 

« Le père Karl Rahner employait volontiers l’image de la braise qui se cache sous la cendre. Je vois dans l’Église d’aujourd’hui tant de cendre sur la braise que souvent monte en moi un vif sentiment d’impuissance. Comment libérer la braise de toute cette cendre qui la cache, afin de raviver la flamme de l’amour ? Avant tout autre chose, nous devons rechercher cette braise. Où sont les âmes généreuses comme le bon Samaritain ? Qui a la foi du centurion romain ? Qui a l’enthousiasme de Jean le Baptise ? Qui a l’audace de la nouveauté comme Paul ? Qui est fidèle comme Marie de Magdala ? Je conseille au Pape et aux évêques de chercher douze personnes hors des sentiers battus pour les placer en des lieux décisifs. Des êtres humains qui soient proches des plus pauvres, entourés de jeunes et prêts à l’expérience de la nouveauté. Nous avons besoin d’un dialogue avec des êtres au cœur brûlant, de sorte que l’Esprit puisse se répandre partout ». 

Quels sont les moyens de lutter contre la fatigue de l’Église ? 

 

« J’en conseille trois très puissants. Le premier est la conversion : l’Église doit reconnaître ses erreurs et doit parcourir un chemin radical de changement, en commençant par le Pape et les évêques. Les scandales de la pédophilie nous poussent à entreprendre un chemin de conversion. Les questions sur la sexualité et sur tous les thèmes en lien avec les réalités corporelles sont un exemple. Ceux-ci sont importants pour chacun et même, ils le deviennent parfois trop, au point qu’il faudrait se demander si les gens écoutent encore les conseils de l’Église en matière sexuelle. En ce domaine, l’Église est-elle encore une autorité de référence ou seulement une caricature pour les médias ? Le second moyen est la Parole de Dieu. Le Concile Vatican II a rendu la Bible aux catholiques. […] Seul celui qui perçoit dans son coeur cette Parole participera à la renaissance de l’Église et saura répondre avec discernement aux questions qui lui seront posées. La Parole de Dieu est simple et elle cherche pour compagnon un coeur qui écoute […]. Ni le clergé ni le droit canon ne peuvent se substituer à l’intériorité humaine. Toutes les règles extérieures, les lois, les dogmes nous sont donnés pour éclairer la conscience et aider au discernement des esprits.

 

Pour qui sont les sacrements ?

 

Voilà le troisième remède vers la guérison. Les sacrements ne sont pas un instrument de discipline, mais une aide pour tous ceux qui cheminent et sont éprouvés au cours de leur vie. Portons-nous les sacrements à ceux qui sont en quête de forces nouvelles ? Je pense à tous les divorcés, aux couples reconstitués, aux familles élargies. Ils ont besoin d’une protection spéciale. L’Église soutient l’indissolubilité du mariage. C’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille réussissent […]. L’attitude que nous aurons envers les familles élargies déterminera le rapprochement à l’Église de la génération des fils. Une femme a-t-elle été abandonnée par son mari et trouve-t-elle un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses trois fils ? Ce second amour réussit. Que cette famille soit discriminée, et le contact sera perdu, non seulement avec la mère mais même avec ses fils. Si les parents se sentent étrangers dans l’Église ou ne se sentent pas soutenus, l’Église perdra la génération future. Avant la communion, nous prions : « Seigneur, je ne suis pas digne… ». Mais qui sait s’il est digne ? […] L’amour est grâce. L’amour est don. La question de l’accès à la communion des divorcés remariés devrait pouvoir être surmontée.

 

Comment l’Église peut-elle trouver le moyen donner un soutien sacramentel à ceux qui sont dans des situations de famille complexes ? » Vous, que faites-vous personnellement ? 

 

« L’Église est restée deux cents ans en arrière. Comment se fait-il qu’elle ne bouge pas ? Avons-nous peur ? Manquons-nous de courage ? De toutes façons, la foi est le fondement de l’Église. La foi, la confiance, le courage. Moi qui suis vieux et malade, je dépends de l’aide d’autrui. Les personnes bonnes qui m’entourent me font percevoir quelque chose de l’Amour. Cet amour est plus fort que le sentiment de défiance que de temps en temps je perçois dans les comportements de l’Église en Europe. Seul l’amour triomphe de la lassitude. Dieu est Amour. Il me reste une dernière question à te poser : que peux-tu faire pour l’Église ? »

 
AdobeStock_138144620.jpeg

Le confinement a révélé "un certain analphabétisme spirituel"

estime Mgr Grech 

Publié le 15/10/20 dans Aleteia 

"Analphabétisme spirituel", "cléricalisme", "foi immature", Mgr Mario Grech, nouveau secrétaire général du Synode des évêques, porte un regard très critique sur l’attitude de nombreux catholiques durant la crise du Covid-19, dans un long entretien accordé à la Civiltà Cattolica, paru le 14 octobre 2020. Pour lui, l’Église doit tirer les enseignements du confinement en changeant ses « modèles pastoraux » et en réhabilitant « l’Église domestique ».

L’ancien président de la Conférence épiscopale de Malte de 2013 à 2016 avait été nommé en octobre 2019 sous-secrétaire général du Synode des évêques puis secrétaire en septembre dernier. À ce titre, il est notamment chargé par le pape François de la préparation du synode sur la synodalité qui devrait se tenir en 2022. « Pendant la pandémie, un certain cléricalisme est apparu. [Sur les réseaux sociaux], nous avons assisté à un certain degré d’exhibitionnisme et de piétisme qui relève davantage de la magie que de l’expression d’une foi mature », déplore Mgr Grech dans l’interview accordée à la Civiltà Cattolica. L’évêque maltais y décrit une Église qui n’a pas toujours été à la hauteur de l’événement et qui s’est déchirée sur la question de l’impossibilité d’accéder aux sacrements.

« Certains ont même dit que la vie de l’Église a été interrompue ! Et c’est vraiment incroyable. Dans la situation qui a empêché la célébration des sacrements, nous n’avons pas réalisé qu’il y avait d’autres façons de faire l’expérience de Dieu », regrette-t-il, ajoutant que le fait « que beaucoup de prêtres et de laïcs soient entrés en crise parce que nous nous sommes soudainement retrouvés dans la situation de ne pas pouvoir célébrer l’Eucharistie coram populo est en soi très significatif ».

Allant plus loin encore, il juge « curieux que beaucoup de gens se soient plaints de ne pas pouvoir recevoir la communion et célébrer les funérailles à l’église, mais pas autant qu’ils se sont préoccupés de la manière de se réconcilier avec Dieu et le prochain, d’écouter et de célébrer la Parole de Dieu et de vivre une vie de service ».

« L’Eucharistie n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus »

Rappelant toutefois que l’Eucharistie est la « source et le sommet de la vie chrétienne », Mgr Grech souligne néanmoins qu’elle n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus. Et de citer Paul VI qui enseignait que « dans l’Eucharistie, la présence du Christ est “réelle”, non par exclusion, comme si les autres n’étaient pas “réelles” ».

Pour le prélat, il est donc « préoccupant que quelqu’un se sente perdu en dehors du contexte eucharistique ». Cela montre « une ignorance des autres façons de s’engager dans le mystère », « un certain analphabétisme spirituel », mais aussi « que la pratique pastorale actuelle est inadaptée ».

 

Il analyse alors comme étant « très probable que, dans un passé récent, notre activité pastorale ait cherché à conduire aux sacrements et non à conduire – par les sacrements – à la vie chrétienne ».

« Un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux »

Dans le sillage du pape François, le nouveau secrétaire général du Synode des évêques, estime que la pandémie de coronavirus doit devenir une opportunité pour l’Église et lui offrir "un moment de renouveau".  « Ce sera un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux que ceux que nous avons pratiqués jusqu’à présent », affirme-t-il.

 

D’ailleurs, la crise a permis, selon lui, de découvrir « une nouvelle ecclésiologie, peut-être même une nouvelle théologie, et un nouveau ministère ». D’abord, elle a confirmé que le service aux malades et aux pauvres était un moyen efficace pour les chrétiens de vivre leur foi et « de refléter une Église présente dans le monde d’aujourd’hui, et non plus une “Église sacristie”, retirée des rues, ou se contentant de projeter la sacristie dans la rue ».

 

Ensuite, le confinement devait permettre aux familles de saisir leur vocation et développer leur propre “potentiel”. Il affirme en ce sens que la crise doit conduire à « réhabiliter l’Église domestique et lui donner plus d’espace ». « Vivre l’Église au sein de nos familles » constitue, pour l’évêque maltais, un « prémisse valable de la nouvelle évangélisation ». Il insiste : « si l’Église domestique échoue, l’Église ne peut pas exister. S’il n’y a pas d’Église domestique, l’Église n’a pas d’avenir ! ».

 

L’Église domestique, victime d’un cléricalisme historique ?

L’ancien évêque de Gozo (Malte) estime que cette notion d’Église domestique, pourtant mise en valeur par le Concile Vatican II, a sans doute été la victime d’un cléricalisme pervers. Il fait remonter ce « tournant négatif » de la conception de l’Église domestique au IVe siècle, « lorsque la sacralisation des prêtres et des évêques a eu lieu, au détriment du sacerdoce commun du baptême ».,Selon lui, plus l’institutionnalisation de l’Église progressait, plus la nature et le charisme de la famille en tant qu’Église domestique diminuaient.

 

Au final, si «beaucoup ne sont toujours pas convaincus» du charisme évangélisateur de la famille et de sa «créativité missionnaire», Mgr Grech est persuadé du contraire. Les époux sont « capables de trouver un nouveau langage théologico-catéchétique pour l’annonce de l’Évangile de la famille ». Et de citer le pape François: « Dieu a confié à la famille non pas la responsabilité de l’intimité comme une fin en soi, mais le projet passionnant de rendre le monde “domestique” ».